„Qui
maîtrise l'Internet, maîtrise le Monde...”
Christophe BONNEFONT
Quelles
sont les conditions d'intégration réussie des technologies de l'information
et de la communication (TIC) en éducation ou si l’on préfère comment
survivre quotidiennement avec un éléphant dans sa classe? En effet,
survivre avec des ordinateurs dans sa classe, c'est un peu comme cohabiter avec
un éléphant, c'est stressant, c'est encombrant, c'est dérangeant. Que fait-on
d'un éléphant? On essaie de le dompter sinon de l'apprivoiser. Il en est ainsi
des technologies, on tente de les intégrer à sa pratique d'enseignement. Mais
comment? En changeant ses habitudes, son comportement. Mais changer, c'est
compliqué, il faut planifier, il faut contrôler et ce n'est pas évident de
diriger un éléphant, pas plus que d'utiliser des équipements informatiques.
Une façon de changer ses pratiques
d'enseignement consiste à intégrer les technologies numériques à ses pratiques
pédagogiques. Mais il faut se rappeler que changer ce n'est pas innover.
Pour qu'il y ait innovation, l'intégration des TIC doit favoriser le
développement de l'un ou de plusieurs des principes suivants:
1.
multiplier les contacts
enseignants- élèves en présentiel ou à distance;
2.
favoriser des attentes élevées
vis-à-vis des élèves;
3.
soutenir l'apprentissage réactif,
proactif et interactif;
4.
faciliter une rétroaction
immédiate et efficace;
5.
améliorer et augmenter le temps
d'études et de lecture;
6. encourager les talents diversifiés;
7. valoriser la coopération entre les élèves.
Si l'usage des TIC ne favorise pas le
développement de l'un ou l'autre de ces principes, alors il y a changement,
mais il n'y a pas innovation pédagogique. Mais comment et avec quels outils
informatiques peut-on valoriser le développement de ces principes
didactiques ?
Magli et Winikin [1] affirment « Le rapport aux nouvelles technologies n'est pas
une question de compétence technique. (...) Les
"performances" des nouvelles technologies à l'école ne sont pas liées
à la puissance ou à la sophistication des machines... on ne peut s'empêcher
de penser qu'il est plus simple de blâmer les machines que l'indigence
pédagogique... Enfin, et tout est là, les nouvelles technologies à l'école ne
seront "nouvelles" que si la pédagogie qui les emploie est
"nouvelle" ou plutôt renouvelée. » Est-ce exact? Y aurait-il de nobles usages
des technologies en pédagogie cohabitant avec des usages indignes ou
débilitants? C'est peu probable. Ce serait plutôt une question d'évolution,
d'étape d'intégration. Il faut s'initier à des usages simples des technologies
avant de s'aventurer dans des usages compliqués.
Pour innover au moyen des
technologies, il faut d'abord se préoccuper des élèves et ensuite s'occuper des
outils. C'est le fondement d'une vision humaniste,
transdisciplinaire et « anthropocentriste » et d'une approche
systémique de l'innovation en éducation et la base de la réingénierie de
l'école à l'aide des technologies.
Trop souvent, la mise en œuvre des
technologies de l'information se fait sous le signe de l'improvisation. On a
cru, et on croit encore parmi les « pionniers », que la diffusion
d'une innovation en éducation se fait par osmose et contagion de proximité.
Cette vision « utopiste » du processus procède ainsi: un enseignant
met sur pied un projet innovant faisant appel aux TIC dans sa classe.
Spontanément, ses collègues, intrigués par autant d'innovation et envieux d'un
tel succès, souhaitent ardemment transformer leur pédagogie, innover et
participer à cette réussite éducative. Il suffit de leur transmettre le
savoir-faire. La peau de chagrin se dilate et bientôt l'école tout entière est
« contaminée » par les technologies nouvelles, chacun souhaitant
recevoir un éléphant dans sa classe!
Malheureusement, une innovation ne se
diffuse pas de cette façon dans le milieu de l'éducation. On en conviendra,
cette stratégie vicariante n'a pas livré les fruits escomptés. Les
quelques milliers d'utilisateurs précoces n'ont pas complètement essaimé dans
leurs écoles. Les collègues du « pionnier » n'ont pas spontanément
souhaité innover, ni chambarder leur pédagogie, ni réaménager leurs cours. Ils
n'ont pas d'emblée convenu que la réussite d'un projet d'innovation était due à
la technologie, même si cette dernière était très présente dans le projet. À cette vision « spontanéiste » de la
diffusion de l'innovation, il faut opposer une approche systématique et
systémique[2].
L'approche systémique se décline en quatre étapes:
Première étape, le système école est en équilibre fonctionnel. Chacun des acteurs
(directeur, enseignants, élèves, professionnels, responsable informatique,
employés de soutien) tient son rôle et le système fonctionne normalement.
Accomplit-il ainsi sa mission correctement et complètement? Si oui, il n'y a
pas lieu de le perturber, de le chambarder. Sinon, le système école ne permet
pas à l'élève de se former adéquatement à jouer son rôle dans la société. Le
système- école est alors critiqué et contesté. Il est temps de le transformer.
Deuxième étape, étant donné les insuffisances du système école des innovations
perturbatrices sont introduites provoquant ondes de choc et déséquilibre.
Troisième étape, le système- école réagit à ce déséquilibre de deux façons différentes; a) rejet de la nouveauté afin de maintenir l'ancien équilibre même précaire et insatisfaisant; b) si cette première tactique n'a pas fonctionné alors le système -école tente d'intégrer la nouveauté mais en réduisant au minimum son efficacité et son impact perturbateur...C'est ainsi que les enseignants tentent d'intégrer les technologies mais en ne changeant rien à leur pédagogie. Les enseignants tentent de refaire avec ces nouveaux outils la même chose qu'avant mais plus souvent et plus rapidement.
Troisième étape, le système- école réagit à ce déséquilibre de deux façons différentes; a) rejet de la nouveauté afin de maintenir l'ancien équilibre même précaire et insatisfaisant; b) si cette première tactique n'a pas fonctionné alors le système -école tente d'intégrer la nouveauté mais en réduisant au minimum son efficacité et son impact perturbateur...C'est ainsi que les enseignants tentent d'intégrer les technologies mais en ne changeant rien à leur pédagogie. Les enseignants tentent de refaire avec ces nouveaux outils la même chose qu'avant mais plus souvent et plus rapidement.
Quatrième étape du processus, si les tactiques de rejet ou d'intégration harmonique
n'ont pas fonctionnées alors le système tente d'assimiler la nouveauté
technologique et de recréer un nouvel équilibre fonctionnel systémique. Alors
il y a renouvellement des pratiques d'enseignement.
Ces quatre étapes se déroulent
séquentiellement et le processus peut être accélérés ou arrêtés à tout moment.
C'est pourquoi il est si important quand on introduit une innovation
technologique en éducation de planifier dans la durée, de persévérer et de
maximiser les effets perturbateurs et déséquilibrants. Tant qu'un nouvel
équilibre systémique n'est pas atteint on peut affirmer qu'un établissement est
en phase d'intégration mais pas encore d'assimilation. Si les novateurs relâchent
la pression sur le système, l'effet nouveauté peut régresser et tout peut être
à recommencer.
[1] Pratiquer les TICE, former les enseignants et les
formateurs à de nouveaux usages,
Bruxelles : de Boeck, p. 63-75.